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La permanence d’un instant

La permanence d’un instant
 
Aurélie Bolduc Étudiante en Journalisme À propos de l'auteur:
Aurélie Bolduc
Étudiante en Journalisme

Le stéréotype du macho tatoué, issu du milieu populaire (marin, routier, militaire ou voyou), et affichant ainsi une virilité agressive, a bien décliné au cours des vingt dernières années[1].

Le mot « tatoo », terme anglais dont le mot français tatouage est dérivé, a des racines polynésiennes. Deux expressions sont censées être à son origine. La première, « tatou » (prononcée « tatahou »), est dérivée de la racine « ta » (dessin) et signifie approximativement « dessin dans la peau ». La seconde « tatau » signifie « frapper ». On lui donne aussi des origines antérieures à l’apparition des tatouages dans le monde occidental. Le mot « tatoo » décrivait en effet le battement d’un tambour militaire. Les deux mots ayant des racines latines communes signifiant frapper ou battre se sont donc éventuellement confondus en un seul! Le mot francisé fait officiellement son apparition dans le dictionnaire Littré en 1858[2].

Qu’est-ce que le tatouage?

Pour Laurie Minville, une jeune maman de 21 ans, « c’est de l’art »! Pour Guylaine Caron, mère de 47 ans, « c’est une façon d’exprimer les choses qu’on aime et qui nous fait vibrer ». Pour d’autres, le tatouage est une façon de graver d’une façon permanente les choses qui leur tiennent à cœur, que ce soit des phrases ou des signes qui signifient des événements importants dans leur vie. C’est le cas Jessica Dénommé, une jeune femme de 21 ans, ayant eu son premier tatouage à 18 ans. Pour la tatoueuse Lise-Anne Arseneau, aussi propriétaire du studio de tatouage jérômien L.A Tattoo depuis déjà trois ans, c’est désormais davantage de la décoration que pour des significations particulières qu’elle se tatoue. « Je pense que c’est une excellente raison de se faire tatouer quand tu trouves quelque chose de beau », pense-t-elle, « ça embellit, enjolive, décore ton corps. D’un autre côté, c’est aussi une façon de s’exprimer ». Mariette Julien, sociologue, professeure en commercialisation de la mode à l’Université du Québec à Montréal et docteure en communication, dont les intérêts de recherche sont la symbolique des esthétiques vestimentaires et corporelles contemporaines, observe que le tatouage sert à attirer l’attention, à s’exprimer et à engager une communication. L’érotisation et l’auto-érotisation du corps sont également d’autres fonctions du tatouage selon elle.

Évolution et révolution

Une des plus grandes organisations de dermatologues dans le monde, l’American Academy of Dermatology, affirme qu’un Américain sur quatre est tatoué, entre 18 et 50 ans. Il y a notamment une augmentation quant aux personnes âgées qui se font tatouer. 70 % des gens tatoués sont des filles et 10 % des adolescents de 12 à 18 ans sont tatoués. Le tiers des jeunes de 18 à 29 ans ont aussi des tatouages. « Ce phénomène du tatouage fait partie de l’apparence aujourd’hui. Être tatoué est rendu une normalité, ce n’est plus quelque chose d’exceptionnel. Maintenant, ce qui est exceptionnel, c’est de ne pas être tatoué », soutient Mariette Julien. « Malheureusement, il y a encore des gens qui voient le tatouage comme quelque chose de sale ou vulgaire », croit Guylaine Caron. Les préjugés ont toujours été présents par rapport aux tatouages, mais la popularité de ceux-ci change-t-elle quelque chose? « Je ne pense pas. Je crois qu’il y a encore beaucoup de préjugés. Le monde dit ne pas en avoir, mais en réalité, il en a toujours. Pour moi, un préjugé ne veut pas dire détester les tatouages ou dire que les gens tatoués sont tous drogués. C’est regarder quelqu’un couvert de tatouages, comme moi, et dire «elle est vraiment très bizarre, elle».C’est aussi de ne pas comprendre que je peux être une mère bien tranquille, qui travaille comme une déchaînée à monter mon entreprise », explique la propriétaire du studio L.A Tattoo.

Mariette Julien affirme de son côté que, dans notre société actuelle, le tatouage change le rapport avec autrui : « on devient observateur du corps des autres; nous devenons des voyeurs ». « Nous sommes actuellement dans un monde de l’apparence où l’on doit se fier à ce que les gens nous proposent de leur apparence pour nous faire une idée de ce qu’ils sont. C’est comme si l’intériorité de quelqu’un se résumait à son extériorité », poursuit-elle. Le psychiatre français Serge Tisseron a notamment observé un phénomène d’« extimité »; ce qui représente le contraire de l’intimité. « Cela crée des relations en superficie », poursuit Mariette Julien, « d’une autre part, les transformations du corps sont aussi censées mener au but d’être plus heureux ». Par rapport à la signification, les tatouages réfèreraient au passé, à l’imaginaire, à l’exotisme ou à la sexualité : éléments sur lesquels toute mode serait basée.

Le tatouage et les femmes

« Dans les années 80, les seules femmes tatouées étaient les danseuses nues. Les tatouages étaient associés à la masculinité extrême et à la violence. À partir du moment où les femmes ont commencé à se faire tatouer, ils ont pu accéder au monde des hommes. Ce fut comme une quête de liberté des femmes, une volonté d’accéder aux mêmes choses que les hommes », affirme Mariette Julien. « Aujourd’hui, les femmes sont généralement traitées comme des sex-symbols grâce à leur corps tatoué », pense Laurie Minville. Pourquoi en est-il devenu ainsi? « Les femmes veulent de plus en plus se gâter. Les tatouages, il faut le dire, étaient aussi moins adaptés aux femmes avant. Tu choisissais dans un cahier de tatouages tout faits. Maintenant, les tatouages sont plus poussés. Il y a de plus en plus de beaux tatouages pour les femmes, ainsi que plus de tatoueuses qu’avant (qui travaillent notamment pour les femmes). Les tatoueuses s’adaptent plus facilement au corps, aux courbes de la femme, qu’un tatoueur », affirme Lise-Anne Arseneau; ce qui expliquerait l’ascension du symbolisme sensuel sur la femme tatouée.

La majorité

Alors que 10 % des adolescents de 12 à 18 ans sont tatoués, quelques parents se placent malgré tout sur la défensive. « Un tatouage, c’est une marque indélébile; elle reste imprimée à tout jamais. Il faut être sûr de vouloir le conserver toute sa vie, donc ça prend une certaine maturité, ne serait-ce que pour le choix du dessin », pense Guylaine Caron, mère de deux enfants âgés de 16 et 20 ans. Laurie Minville, quant à elle, se soucie moins de l’âge et croit davantage en l’instant présent : « J’ai eu mon premier tatouage à l’âge de 16 ans. Si mes enfants veulent se faire tatouer avant la majorité, ça ne me pose pas vraiment de problème. Par contre, on est plus porté à vouloir n’importe quoi à ces âges-là, même si certains adultes aussi font de mauvais choix et le regrettent un jour ». Ce qui est le plus important, selon Mme Caron, c’est que l’action doit toujours être exécutée dans le respect de son corps.

Engager ou pas?

Encore de nos jours, les employeurs hésitent parfois à engager des personnes expérimentées et pleines de potentiel. « Beaucoup d’employeurs sont obligés d’établir certaines règles à cause de la pression faite par leur grand patron. Les tatouages ne devraient pas influencer la décision d’un employeur si le candidat est compétent. Les gens tatoués ne sont plus que des drogués avec les dents toutes croches ayant de la difficulté à s’exprimer », défend Mme Arseneau. « En milieu de travail, cela dépend toujours du travail que tu fais. Quand tu travailles pour une entreprise, tu représentes tout de même un minimum l’image de l’entreprise. C’est là qu’il faut faire attention dans sa quête de marginalité. Il faut penser à l’avenir », explique Mariette Julien.

L’avenir du tatouage

« Je ne pense pas que la popularité du tatouage diminue. Je crois seulement qu’elle va se stabiliser, car le tatouage est déjà très populaire. Presque tout le monde est tatoué. Ce n’est pas vraiment une projection dans l’avenir, c’est davantage un souhait, mais j’aimerais que le tatouage devienne assez banal pour que ce soit accepté par tout le monde. J’aimerais surtout que ce soit davantage considéré comme des œuvres d’art. On devrait également instaurer une certaine réglementation gouvernementale pour qu’il y ait moins d’amateurs et par conséquent, moins de dangers », conclut Mme Arseneau.

 

[1] COLINON, Marie-Christine. Chirurgie, tatouage, piercing… Modifier son corps, Paris, De La Martinière Jeunesse, 2003, p. 89.

[2] SALMANDJEE, Yasmine. Piercings et tatouages, Paris, Groupe Eyrolles, 2003, p. 88.

 

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Une réponse à “La permanence d’un instant”

  1. Nathalie dit :

    Bravo Aurélie,

    Texte intéressant a lire et quelque fois surprenant avec une belle connaissance de son sujet.

    Encore bravo et continue

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