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Conditionner les jeunes à la malbouffe

Conditionner les jeunes à la malbouffe
 
Daphnée Campeau Étudiante en journalisme À propos de l'auteur:
Daphnée Campeau
Étudiante en journalisme

La relation entre les jeunes et la malbouffe est bien connue, mais encore, des moyens sont-ils mis à leur disposition afin qu’ils puissent faire un choix à la fois sensé et abordable? Les jeunes ne seraient-ils pas conditionnés à la malbouffe face à aux possibilités onéreuses offertes? Le constat est alarmant dans des lieux qu’ils fréquentent régulièrement tels que la fameuse cafétéria.

« On a malheureusement une génération élevée sur les doigts de poulets et la friture. Je trouve ça vraiment poche», déplore Bob le Chef, cuisinier et créateur de la série l’Anarchie Culinaire. Les chiffres semblent être du même avis, car en 2012, le ministère de la Santé affirmait que 36% des garçons et 27% des filles consommaient trois fois et plus par semaine des aliments de casse-croûte, ou ce qu’on appelle la malbouffe. Pourtant, en 2012, dans une étude de la RSEQ, 46% des jeunes se disaient satisfaits de leur alimentation. Dans cette même enquête, parmi les raison qui incitaient les jeunes à consommer de la malbouffe, la facilité d’accès apparait à plus d’une reprise. Et qui dit facilité d’accès pense inévitablement aux choix offerts sur dans les lieux scolaires…

Justement, le chef cuisinier britannique Jamie Oliver a lancé en 2005 la série télévisée Jamie’s School Dinners ayant pour but de réformer le menu offert à la cafétéria d’une polyvalente anglaise. Ces jeunes qui consommaient près d’un quart de tonne de frites par semaine, mangent maintenant sainement, et ce, toujours pour la modique somme du penny par portion que dépensait jadis la cafétéria. Un vrai mouvement de société est né, alimentant le débat autour de l’éducation de saines habitudes alimentaires dans les écoles.

Les cégeps ont-ils encore des croûtes à manger?

Le débat prend une toute autre ampleur dans les institutions collégiales alors qu’on mise sur la maturité des jeunes pour faire des choix sains. Au Cégep de Saint-Jérôme une assiette de sandwich et salade coûte 7,80$. Pour le même prix, il est aussi possible de se procurer rien de moins qu’une frite, une pizza, un pogo et un hot-dog.  « Chartwell [la compagnie qui possède entre autres la cafétéria du Cégep de Saint-Jérôme] détient le monopole sur les aliments vendus au cégep. Et leur nourriture n’est pas toujours fraiche. Les prix trop élevés sont aussi une majeure partie du conflit, alors que les étudiants ne sont pas toujours en moyens. Bien qu’on essaie d’inciter le boycott auprès de la population étudiante,  ce n’est pas toujours évident pour cette dernière de devoir sortir pour se chercher un endroit à manger alors qu’ils ont 50 minutes de diner et des études à faire », expose Mikaël Lavoie Bourdage, membre de l’association étudiante du cégep de Saint-Jérôme, soit l’AGES. Mikaël fait désormais partie des étudiants qui tentent d’établir un boycott contre les multinationales qui administrent leur cafétéria en demandant un plus vaste choix et des prix plus abordables.

Bob le Chef pointe aussi du doigt le manque d’effort des cafétérias guidé par l’orientation lucrative : « Les cafétérias pensent plus à une échelle budgétaire, c’est vraiment poche. Je veux prouver qu’il est possible de proposer une alimentation saine et ça va leur couter moins cher. Du poulet pané, tu peux en faire maison sans le mettre dans la friteuse, tu peux le faire au four. Il faut aussi bien former les employés qui le font, car souvent c’est ça le problème : c’est le manque de formation du personnel. Je pense qu’on a vraiment mis ça de côté dans les cafétérias.»

Cégep de Saint-Jérôme : un problème insoluble?

Toutefois, Mikaël Lavoie Bourdage identifie les principaux obstacles que son groupe rencontre. «Le pouvoir de l’AGES est relativement limité. Nous pouvons principalement faire pression sur l’administration du Cégep de même que Chartwell comme nous l’avons fait cette session-ci en installant un kiosque où l’on distribuait du café et de la nourriture gratuitement. Sinon, nous pouvons faire des soumissions au cégep afin de reprendre le café étudiant. Toutefois, considérant  le monopole de Chartwell, il s’agit d’un gros lobby tout de même difficile à démanteler», souligne-t-il .

Chartwell n’est pas inatteignable que pour l’association étudiante. Alors que des membres du conseil d’administration du Cégep de Saint-Jérôme déplorent le manque d’ouverture sur le débat que constitue la multinationale. «En fait, généralement quand une décision de nature financière est amenée, elle est auparavant passée par le conseil exécutif et une série d’avocats. Donc, souvent la décision est prise, on nous demande juste d’entériner des appels d’offre. On évite donc  de nous donner des documents trop longs, difficiles et trop compliqués à lire. Il est possible de contrer l’avis, mais règle générale, c’est très difficile parce que toute l’analyse a été faite par le conseil exécutif», explique Charles-Étienne Gill, membre du conseil d’administration du Cégep de Saint-Jérôme.

Une question reste : pourquoi les entreprises privées et multinationale comme Chartwell entrent dans les institutions collégiales? Selon M. Gill, les cégeps ont deux types de fond soit celui des immobilisations, servant aux infrastructures (la construction d’un nouveau pavillon, par exemple), et celui de fonctionnement, visant le fonctionnement général de l’établissement (les salaires des enseignants, par exemple). Toutefois, l’argent du fond de fonctionnement peut être déplacé dans celui des immobilisations. En ce sens, le peu de subventions gouvernementales incite les administrations de cégep à aller se chercher du revenus afin de mieux remplir leur mission pédagogique. «Donc, au lieu d’avoir spécifiquement une mission d’enseignement et une institution qui évoluent avec sa mission, le Cégep de Saint-Jérôme fonctionne aussi comme une organisation ou une entreprise qui doit faire un léger profit.

Pourtant, la mission institutionnelle d’un Cégep inclut l’éducation de saines habitudes de vie, de là vient l’incohérence avec l’offre de malbouffe dans la cafétéria. Or, il s’agit aussi d’une énorme source de revenu pour le cégep qui permet lui permet d’améliorer ses laboratoires, par exemple », conclut M. Gill.

Cuisiner et «scorer»

Bob le Chef rappelle qu’il n’est pas nécessaire de se ruiner pour bien manger : «Sans niaiser, tu peux t’en sortir pour 35$ par semaine et avoir une saine alimentation. Si tu suis tous mes trucs et tu récupères tes aliments, il y a vraiment quelque chose à faire avec ça. Avec 50 piasses, tu as aussi une caisse de bière! Avec 8$ tu peux te faire de la soupe aux carottes pour plusieurs repas alors qu’avec 8$ tu ne t’achètes plus grand-chose au McDo.»

La nutritionniste, Caroline Poirier rappelle les besoins nutritionnels moyens des jeunes adultes soit quotidiennement 6 à 8 portions de produits céréaliers, 2 à 3 portions de produits laitiers, 5 à 10 portions de fruits et légumes et 2 à 3 portions de viandes et substituts. La consommation de calories devrait aussi tourner généralement entre 1800 à 2000 calories par jour. Par exemple, un jeune qui saute son déjeuner, mais prend un café, mange une salade césar pour diner avec une boisson sucré et du spaghetti pour souper peut être tenté de penser que son alimentation est adéquate. Pourtant, l’apport calorique de ce menu qui tourne autour de 1100 calories est vraiment insuffisant en plus de contenir beaucoup de matières grasses, de sucre et pas assez de fruits ou légumes.

Pour les étudiants fauchés et pressés, la nutritionniste voit une alternative à la bouffe de cafétéria dans l’achat de plats surgelés « Évidemment, certains sont meilleurs pour la santé que d’autres. Il faut toujours garder à l’œil les taux de matière grasse et de sodium qui ne doivent pas être trop élevés», soulève Caroline Poirier.

Quant à lui, Bob le Chef propose quelques trucs afin de pouvoir se nourrir sainement sans se ruiner, comme surveiller les soldes, viser une cuisine simple, acheter local et toujours s’assurer que les produits qu’on se procure sont polyvalents.

Mais Bob le Chef ne croit pas trop aux discours sur la saine alimentation afin de convaincre les jeunes à bouder la malbouffe. « Ça sert à rien d’essayer de les conscientiser sur la santé. Je me souviens c’est quoi avoir 20 ans, on se sent invincible.» Avec un clin d’oeil, le chef met de l’avant d’autres avantages collatéraux à la cuisine maison: «À plus d’une reprise dans ma vie, bien cuisiner m’a permis de charmer la gent féminine. Et c’est bien connu, la meilleure façon de rejoindre un gars c’est par son estomac!»

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Une réponse à “Conditionner les jeunes à la malbouffe”

  1. Sylvain Côté dit :

    J’ai toujours su que tu ferais une bonne chroniqueuse :)
    Lâche pas Daphnée!

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